Prendre soin… mais de qui ? Care Design & l'art du compromis avec Clémence Montagne
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Cet article de blog est la transcription de l'épisode "Prend soin...mais de qui ? Care Design & l'art du compromis" avec Clémence MONTAGNE, du podcast Inclusive Design Quest.
"Les designers sont formés à écouter les usagers.
Ils ne sont pas formés à les croire."
Clémence Montagne — Directrice du Care Design Lab
Lorsqu'on s'intéresse au design et à l'éthique, il y a un mot qu'on voit apparaître parfois au détour d'une conversation, d'un article, d'une vidéo : celui du Care Design. Ce qu'on appelle le design du « prendre soin » est une approche éthique centrée sur l'empathie, la bienveillance et la prise en compte des besoins humains dans leur dimension émotionnelle, sociale et physique.
Une approche qui, pour moi, semble liée au design inclusif, avec un mot qui revient assez régulièrement : la vulnérabilité. J'ai donc voulu en savoir plus pour comprendre ce que cachait cette approche. Et pour cet épisode, je ne serai pas seule, puisque j'ai pu échanger sur le sujet avec Clémence Montagne lors du Festival des Printemps du Design à Rennes.
Bienvenue dans le podcast Inclusive Design Quest, un podcast à diffusion aléatoire où moi-même, Tiphaine Breton, votre humble compagnon d'aventure, vous partage mes réflexions, rencontres et découvertes autour du design inclusif, et questionne notre rôle en tant que designers créatifs, inventrice du dimanche et curieuse, tout simplement.
Dans cet épisode, nous allons notamment aborder la pluralité de visions du design, pourquoi c'est une construction de compromis entre usagers et usagères, le rôle de la designer en tant que traducteur ou traductrice, et l'impact du terrain sur les designers et designeuses.
Clémence est géographe et urbaniste de formation. Elle a vécu à Abu Dhabi, soutenu une thèse sur le développement et la planification urbaine à Abu Dhabi et à Dubaï, et est maintenant la directrice du Care Design Lab à l'École de Design de Nantes. C'est donc un parcours plein de rebondissements.
Ma première question pour elle a donc été de lui demander ce qui l'a amenée vers le design — et s'il y a eu un moment, une rencontre, un terrain où elle a compris que le design était ce qu'elle voulait explorer.
CLÉMENCE : Merci beaucoup pour la question. Merci beaucoup pour l'invitation, Tiphaine. C'est avec beaucoup d'humilité et de modestie que je suis là avec vous aujourd'hui. Effectivement, je ne suis pas designer de formation. J'ai étudié les sciences humaines d'abord — l'histoire et la géographie — et ensuite je me suis orientée vers les études urbaines pour comprendre, en 2005-2006, comment les villes grandissaient et ce que ça représentait.
J'ai choisi de prendre toutes les opportunités qui m'étaient offertes à la Sorbonne, à Paris IV notamment, avec un parcours recherche qui impliquait un stage à l'étranger. J'ai fait deux mois et demi dans un cabinet d'architecture et de design à Washington D.C., avec des graphic designers, des visual designers. L'enjeu pour moi, c'était de comprendre comment les designers — à la fois en architecture et en urbanisme — essayaient de transformer les pratiques de fabrication de la ville américaine, à travers une association qui s'appelait le Congrès for the New Urbanism.
Mon directeur de stage était né à Bombay. Il était très impliqué dans ce mouvement de transformation — la nouvelle fabrique de la ville — très financée par le Prince de Galles, donc l'actuel roi d'Angleterre. Il y avait une ouverture culturelle, une ouverture aux pratiques, une pluridisciplinarité très forte, très poreuse.
Les projets portaient sur la construction de nouveaux campus. On est dans les années 2000 : où vont étudier les futurs architectes, enseignants, médecins aux États-Unis, en Inde, en Colombie, en Argentine ? Ça m'a fait réfléchir à la mobilité des designers. À l'époque, un géographe américain qui s'appelle Richard Florida sortait un livre qui s'appelle La Creative Class — ces designers capables d'aller partout, d'explorer des cultures très différentes avec le même set d'outils.
En 2011, mon projet de thèse sur les mobilités quotidiennes urbaines aux Émirats Arabes Unis — à Abu Dhabi et à Dubaï — a été validé. Ma passion, c'est les bus. Je trouve que co-construire ensemble de nouveaux systèmes de mobilité permet de se projeter vers une décarbonation. Et c'était l'enjeu principal dès 2008 dans le plan de transformation des Émirats : comment on décarbone, comment on anticipe le peak oil ?
Je me suis autofinancé. En 2013, j'ai pris l'opportunité d'une rencontre pour aller vivre sur place, employée à plein temps et faisant ma thèse à côté. J'ai réussi à soutenir en 2016, grâce au soutien de mes camarades de doctorat, de mon directeur de recherche et de toutes les personnes qui y ont contribué. Ce n'est jamais un exercice seul — c'est toujours un exercice collectif. Comme le design, c'est une pratique forcément collective.
Ma réflexion vers le design s'est aussi structurée sur mes enquêtes ethnographiques. J'ai suivi des expatriées originaires des Philippines, d'Indonésie, d'Inde, qui dans leur pays avaient des voitures, et qui, en arrivant aux Émirats, se retrouvaient déclassées et devaient prendre les transports publics pour apprendre la ville.
TIPHAINE : Est-ce que tu peux expliquer ce que c'est que le shadowing pour nos auditeurices ?
CLÉMENCE : Le shadowing, c'est comprendre les usages des personnes enquêtées en les suivant — en étant leur shadow, leur ombre, au quotidien dans leur vie de tous les jours. J'ai fait ça pendant tout le mois de janvier et une partie de février 2013 et 2014, pour comprendre les freins et les opportunités du système de transport public. Très pauvre à Abu Dhabi, très riche à Dubaï, avec une offre de services complètement disproportionnée.
Et comment ça leur apprenait à s'intégrer dans une nouvelle vie, à ne pas se sentir vulnérables au quotidien. C'est une des raisons qui m'ont fait me soucier des personnes étrangères dans un nouveau pays — des personnes vulnérables, ou en situation de vulnérabilité.
Une autre raison, c'est que lors de mes enquêtes de terrain auprès des faiseurs de l'action publique aux Émirats, l'enjeu était toujours le même : « Quel outil de design vas-tu proposer à la fin ? En gros, ça ne sert à rien ton enquête tant qu'on n'a pas un outil qui nous permet d'implémenter une meilleure coordination des politiques de transport. » Une recherche en sciences humaines et sociales, comme on l'imagine en Europe, n'avait aucun intérêt dans leur pratique au quotidien.
Et puis, en septembre 2017, mon petit frère — on a dix ans de différence — a eu un grave accident. Il a failli y passer et a été très mal pris en charge à l'unité de neurochirurgie de l'hôpital public de Grenoble. L'environnement privilégié dans lequel j'évoluais n'avait plus aucun sens face à des situations personnelles aussi difficiles.
En avril 2017, mon prédécesseur, Gaël Guillou, avait monté avec Harmonie Mutuelle une chaire de recherche par le design en actions publiques innovantes. L'enjeu focal : comment faire travailler les acteurs privés et publics ensemble, avec le design, pour mieux se soucier des besoins des usagers. Tout ça a matché avec les besoins de l'école — à la fois au poste de direction du Care Design Lab et en tant que titulaire de la Chaire Design & Action publique innovante.
TIPHAINE : Super intéressant comme parcours. Ce qui me touche, c'est le fait que tu as parlé de ton frère et que ça a fait évoluer ta réflexion. J'ai l'impression que quand on est designer·e et qu'il y a quelque chose qui nous touche — nous-mêmes ou nos proches — ça remet en question notre rôle et ça nous permet de nous positionner différemment.
On a parlé beaucoup de Care design, mais je pense que nombre de personnes se demandent : qu'est-ce que c'est finalement que le Care design ?
CLÉMENCE : Il y a autant de façons de le définir que de personnes pour en parler. D'autant plus qu'on parle du Care Design depuis des positions en sciences humaines et sociales, en philosophie, en design social, en design participatif — et chaque angle propose une définition différente.
En 2019, un groupe de chercheurs de la Lancaster University, dans le nord de l'Angleterre, ont travaillé autour de la Lancaster Care Charter. Ce qu'ils disent : le Care Design est une pratique pour aujourd'hui — il y a un sens de temporalité, on est dans l'immédiateté — avec une attention pour trois choses importantes : le projet, la complexité et les relations. En ayant à l'esprit les conséquences attendues et inattendues.
Le laboratoire de recherche s'appelle Imagination, à Lancaster. C'est une approche systémique qui rejoint les approches en économie du développement développées par Martha Nussbaum et Amartya Sen, centrées sur les capabilities des personnes — leur capacité à saisir les opportunités offertes par les politiques publiques pour sortir de la pauvreté.
La meilleure définition du design social que j'ai en tête, c'est celle de Marine Royer. Marine Royer est designer, formée à l'École Boulle, elle a soutenu une thèse à l'EHESS sur la question de l'objet et des parcours patients en cancérologie. Elle dit que le design social est tout ce qui est vecteur de transformation sociale, culturelle et environnementale — c'est une façon raccourcie de dire « innovation sociale par le design ».
TIPHAINE : Est-ce que tu aurais un exemple, peut-être un projet qui t'a touché et fait réfléchir par rapport à tes pratiques du Care Design ?
CLÉMENCE : Imaginez : je suis urbaniste, mon truc c'est les bus dans le désert. Et quand j'arrive en septembre 2018, un collègue, Simon Boussard, me dit : « Les workshops prévus cette année : on part à Santé Publique France travailler sur les nouveaux parcours en prévention santé avec la Croix-Rouge et le Croissant islamique. Puis on va tous ensemble au CHU de Tours et d'Angers travailler sur la chambre gériatrique du futur. »
Ce qui m'a le plus marqué, c'est d'avoir amené vingt-cinq étudiants dans les services de gériatrie du CHU d'Angers et du CHU de Tours, de leur avoir fait faire des enquêtes de terrain pendant trois jours en continu, de rencontrer ces patients, ces soignants, ces administratifs — d'avoir saisi l'épaisseur humaine de toutes les difficultés qu'ils rencontraient. Et de se demander : quel est le juste positionnement d'une approche par le design, pour faire des réponses justes et pertinentes, qui répondent à une systémie de besoins d'usagers différents qu'il faut réussir à concilier ?
Là, je me suis dit : le design with care est une approche de construction des compromis entre usagers.
TIPHAINE : C'est quoi finalement l'importance du terrain ? Qu'est-ce qui se passe lorsqu'un étudiant ou une étudiante rencontre un patient ou une patiente ?
CLÉMENCE : Ça fait bientôt huit ans que je fais ce travail. On en est encore à expliquer pourquoi un designer est pertinent sur le terrain. Le design social, le design du care n'existent pas sans terrain, sans usagers, sans besoins analysés, sans une approche d'enquête ethnographique comme Nicolas Nova l'a théorisé. Et pourtant, on a toujours ce backlash : « On n'a pas besoin d'un designer. Les soignants savent faire. »
Récemment, une étudiante brillante, Léonore Cazala, a travaillé sur l'accouchement sous X et comment améliorer le suivi médical post-accouchement. Il y a 600 naissances par an sous X en France — pas la majorité, mais 600 êtres humains qui vivent des choses aussi dures que les autres. Quand Léonore est allée expliquer son projet aux sages-femmes du CHU d'Angers, on lui a dit : « On n'a pas besoin de vous. » Elle est têtue, Léonore. Elle savait que son intervention pouvait être frugale, pertinente, bien positionnée. Et aujourd'hui, son projet est récupéré par le Réseau Sécurité Naissance des Pays de la Loire, et va aider cinquante femmes en région. Peut-être un jour les 600 en France.
L'enjeu, c'est de pousser des portes. Et quand les portes se ferment, d'ouvrir une fenêtre.
TIPHAINE : Est-ce qu'il y a des méthodes ou des réflexes dans le design traditionnel qu'il faudrait désapprendre ou repenser ?
CLÉMENCE : Je pense que l'avenir est à l'hybridation.
Les problèmes complexes peuvent être mieux approchés quand on a une base solide, pluridisciplinaire. Si on n'est pas suffisamment pluridisciplinaire — avec un travail à la fois artistique, créatif, et en même temps très rationnel, très fondé sur la connaissance — on n'a pas la possibilité de bien comprendre un problème et donc de bien le traiter.
Dans les écoles de design aujourd'hui, cette hybridation n'est pas encore en faveur de la transformation des problématiques complexes — sociales, environnementales, écologiques. La pluridisciplinarité s'appuie souvent sur la philosophie de l'art, l'histoire du design, des bases d'ethnographie. Mais il manque toute la connaissance des lieux d'application et de ce que ça va impliquer dans les écosystèmes où ça va être déployé.
C'est ce qui est en train de se passer au Bord des transitions à l'École des Mines de Paris, sous l'égide de Pascal Lemasson : faire travailler des ingénieurs et des designers ensemble. C'est ce que la designer du care la plus connue en France, Marie Coirié, va faire avec Sciences Po Lyon. Un designer est bien quand il est partout.
TIPHAINE : Le Care Design semble basé énormément sur le co-design — concevoir avec et pas uniquement pour. Avec notamment des publics précaires et en situation de vulnérabilité, comment on réussit à concevoir avec ces personnes-là ? Est-ce facile, ou plus difficile à mettre en pratique ?
CLÉMENCE : Le co-design a été structuré à la Business School de Stanford. Les publics précaires et vulnérables étaient très loin du champ d'intérêt des designers de Stanford. L'enjeu originel : comment je conçois mon produit pour qu'il soit plus facilement appropriable.
Ce qui est hyper intéressant, c'est que tout ça a été théorisé par une psychologue sociale qui s'appelle Liz Sanders, professeure à l'Ohio State University, qui a tous ses outils de co-design disponibles en accès libre en ligne. Elle fait sortir cette approche business-oriented vers une approche plus inclusive.
Mais il y a des mots qui devraient vous faire dire que le co-design n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Et ses usages peuvent avoir des conséquences plus ou moins louables. Un designer que j'ai rencontré, Julien Defer, alors à La 27e Région, m'a dit : « Tu fais du co-design, mais où est la part de conception par les autres ? » Un designer conçoit — c'est lui qui dessine, qui crée. Les personnes avec qui on travaille proposent des idées, et quand on les fait dessiner et participer, elles arrivent à penser plus loin. Mais à la fin, c'est le designer dans son atelier qui synthétise et crée du sens.
Troisième référence — il y a un magnifique designer du care qui s'appelle Michael Toeic. Et Michael dit : « Les designers sont formés à écouter les usagers. Ils ne sont pas formés à les croire. » Grosse différence. Un designer n'est pas juste là en médiation — c'est un vrai traducteur. Il va traduire en fonction des enjeux des commanditaires, des capacités de déploiement des innovations, ce que disent les gens. Je vous rappelle que les gens ne veulent jamais la même chose — ils sont toujours en désaccord. C'est impossible de sortir d'un atelier avec un vrai consensus. Ou alors on l'a construit, en concevant des scénarios pour amener les gens à s'accorder.
🎙️ Aparté de Tiphaine — Clémence parle ici des ateliers de co-design. Ce sont des sessions de quelques heures où l'on brainstorme, réfléchit, dessine des maquettes, teste des idées, raconte des histoires d'usage — dans une ambiance bienveillante où chaque voix compte autant que les autres. Pas besoin de savoir dessiner ou d'avoir un bagage technique : c'est le vécu, les ressentis, les situations qui comptent.
Et peut-être que je ne peux pas ne pas la mentionner : Pauline Oger, une alumni du Care Design Lab, sortie en 2020. Pauline a fait une thèse CIFRE sur le co-design des transitions inclusives, avec l'association Signes de Sens à Lille — fondée par Simon Houriez — qui travaille le design inclusif depuis une vingtaine d'années. Elle a travaillé sur le méta-design : mettre en place les conditions qui permettent la participation des personnes en situation de handicap lourd dans les équipements culturels, de mobilité et autres. Pauline a soutenu en décembre 2025. Sa revue de littérature systématique montre bien que la mise en place de ces dispositifs est bien plus complexe qu'il n'y paraît.
TIPHAINE : Ce podcast s'appelle Inclusive Design Quest. Pour rappel, le design inclusif est une méthodologie qui permet de tirer parti de toute la diversité humaine. C'est un processus continu qui vise à créer et à prendre en compte les points de vue, expériences, capacités et situations variées des personnes — là où le design accessible prend en compte uniquement la partie capacité. Design inclusif et Care Design : ce sont des pratiques qui se recoupent, ou qui se confrontent ?
CLÉMENCE : C'est peut-être très ambitieux ou arrogant de notre part, mais on dit que le design inclusif est une des façons de faire du design. On travaille les questions d'accessibilité, de politiques publiques, du social care, du healthcare. Pour moi, le design inclusif vise à proposer des innovations qui partent des besoins de 10 % de la population pour répondre aux besoins de 90 %.
C'était autour de 2022. Grâce à Denis Pellerin, j'ai rencontré Yves Baroque, basé à Toulouse. Avec sa sœur aide-soignante, il avait monté une entreprise qui s'appelle Hé — H accent aigu — parce qu'ils s'étaient rendu compte que leurs parents refusaient d'utiliser les déambulateurs prescrits par les médecins. Ils ont développé un déambulateur inclusif, la Flâneuse.
La Flâneuse a un design particulièrement agréable — on sait que ce n'est pas prévu pour un usage ciblé sur une population grabataire. Et donc on a envie de l'utiliser. Ça a tapé dans l'œil de la Réunion des Musées Nationaux, qui depuis quatre ans l'a déployé partout — au Musée Dobrée à Nantes, au Muséum d'histoire naturelle. Parce qu'il n'y avait pas l'étiquette « c'est pour les personnes fragilisées ». Il a démédicalisé ce qu'est un déambulateur.
Récemment, il y a eu un test pendant les JO de Paris 2024. Et l'aéroport de Paris l'a déployé partout. Je suis passée il y a deux jours — des mères de famille, des gens avec leurs sacs de courses, des valises. C'est devenu the thing to have. Il y a une désirabilité. Thérèse et Yves Baroque, les cofondateurs, rêvent aujourd'hui à un déploiement européen. C'est une success story soutenue économiquement par le territoire toulousain.
C'est ce type d'innovation par le design : déstigmatiser, redesigner, donner une nouvelle image à un objet pour que toutes les personnes puissent sortir de chez elles sans être en situation de danger ou d'isolement.
TIPHAINE : C'est rattaché au design inclusif dans ce qu'il a de plus beau : résoudre le problème de ce qui peut paraître comme une minorité pour profiter finalement à la majorité, et lui trouver de nouveaux usages. Je trouve ça génial.
Tout à l'heure, tu parlais que parfois le design peut avoir des conséquences plus ou moins louables. Comment on s'en prémunit ?
CLÉMENCE : Lire, lire, lire. Écouter les uns les autres. La question de l'instrumentalisation du design — j'y pense à travers une conférence de Marie Coirier, une lecture de Jeanne Dautrey, philosophe du design à l'École nationale supérieure d'art et de design de Nancy. Restons poreux les uns les autres, de façon à s'écouter et à travailler en coopération.
Il faut réussir à marcher sur une ligne de crête assez fragile : entre le rejet du monde industriel et marchand tel que Victor Papanek l'a proposé dans les années 70 — rejet qui est impossible quand on est designer — et de l'autre côté, une recherche d'un monde complètement alternatif mais extrait du réel. Il y a des expérimentations hyper intéressantes, je pense à Clément Rémy ou Tom Hébrard au Tire-lait de la Martinière à Roanne. Mais le souci, c'est l'exclusion du monde et la difficulté à réellement changer le statu quo quand on s'éloigne.
Pablo Servigne, Diego Landivar et tous ces grands penseurs de l'anthropocène expliquent que le changement vient des marges. Mais il faut rester audible. Il faut rester dans une périphérie qui permet d'avoir les moyens d'agir, de connaître, et de se faire connaître. Et donc faire des compromis. J'essaie de dire à mes étudiants que le compromis, ce n'est pas se mentir — c'est avancer en mettant en place une stratégie qui maximise la situation pour le plus de monde possible.
TIPHAINE : Les personnes qui travaillent autour du design sont amenées à travailler sur des sujets intenses, en lien avec des histoires et des vécus forts — notamment en santé. Comment est-ce qu'on arrive à prendre du recul et à prendre soin de soi ?
CLÉMENCE : Le designer n'est pas Superman ou Superwoman. Grâce aux travaux de Marie Coirier, Carine Delanoë et leur équipe au Lab Arts et Hospitalités au CHU Neurosciences et psychiatrie à Paris — depuis 2017 — on a pu travailler la même typologie de problèmes. Elles ont travaillé sur l'anticipation de la transformation du cadre législatif pour l'internement en chambre de contention et d'isolement en hôpitaux psychiatriques.
Nous, on a envoyé nos étudiants faire du terrain pendant trois jours dans des unités fermées du CHU de Nantes — des personnes dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres. Les histoires que mes étudiantes de quatrième année ont dû entendre, digérer et évacuer ont été très difficiles à vivre. Elles nous l'ont reproché — et je pense que c'est très bien de pouvoir dire et refuser ce qu'on s'est pris en pleine figure.
En revanche, j'avais construit le terrain avec à chaque fois une psychiatre ou un psychiatre à côté. Aucun entretien ne s'est fait sans un médecin capable d'expliquer, d'analyser et d'interpréter ensuite avec la designer en apprentissage. Il ne faut pas être seul face à l'histoire.
Mon premier conseil : anticiper quel binôme vous avez besoin pour faire vos entretiens. Mon deuxième conseil : savoir ce dont on est capable avant de se projeter sur des sujets trop délicats. On n'a pas tous les mêmes fragilités. Il faut se connaître pour savoir quel projet on va chercher. Il faut prendre le temps de grandir avant d'aller se mettre en danger.
TIPHAINE : Ça fait quelques années que tu es au sein du Care Design Lab. Comment tu vois le Care Design dans dix ans ?
CLÉMENCE : Ce qu'on se dit avec ma collègue Marine, c'est que le futur champ d'exploration du Care Design, c'est le futur du travail. Le travail en tant que tel, parce que les conditions d'exercice professionnel vont complètement évoluer en fonction des métiers.
Dans le contexte que nous vivons en ce moment — et vous imaginez que depuis fin février j'ai un cœur à Abu Dhabi qui résonne avec ce qui se passe — il y a la question de la santé des personnes au service de santé des armées. Comment le design travaille avec ce genre de pression, de contexte.
Il y a aussi toute la question de ce que le design a à dire à l'ergonomie. Il y a une pratique scientifique en sciences du design en France qui est en pleine ébullition. Et il faut se dire qu'il y a besoin de plus de designers en santé. Vu les conséquences démographiques, la diminution du temps disponible des médecins et soignants, la croissance des inégalités sociales et territoriales en France — il y a tout un travail à faire sur ce qu'est l'innovation publique avec et par le design.
TIPHAINE : Si tu devais conseiller un livre, une vidéo ou une personne à aller écouter pour les personnes qui s'intéressent au Care Design, que conseillerais-tu ?
CLÉMENCE : Marie Coirié — incroyable. Pauline Oger — fantastique. Carine Delanoë et sa thèse sur le design de l'hospitalité, fondamentale pour comprendre comment ancrer une pratique et transformer des manières d'accueillir la différence.
Et je dirais surtout Marine Royer. Quand j'étais en plein questionnement sur comment formaliser ce que je faisais au Care Design Lab, elle m'a envoyé des revues, des exemples, des travaux. Elle fait vivre la recherche en design social du point de vue de l'usager, avec une patte de designer incroyable, très riche. J'irais lire Marine Royer.
Pour conclure
Si je devais retenir quelques points de cet échange, ce serait d'abord cette image du designer ou de la designeuse comme traducteur·trice — pas uniquement comme quelqu'un qui recueille des besoins et les restitue fidèlement, mais comme quelqu'un qui doit faire tenir ensemble des réalités qui s'opposent, des usager·ères qui ne veulent pas la même chose, des commanditaires avec leurs contraintes, et un terrain qui ne ressemble jamais au brief. Dans ce travail de traduction, il y a une responsabilité énorme et une humilité nécessaire.
Ce que le Care Design ajoute, c'est une posture : celle de prendre soin avant de concevoir. Prendre soin des personnes qu'on étudie, de celles avec qui on travaille — et surtout prendre soin de soi, parce qu'on ne peut pas absorber des histoires aussi intenses sans y être préparé.
Et puis il y a cet exemple de la Flâneuse qui me reste en tête. Un déambulateur renommé, redesigné, déstigmatisé, qui se retrouve dans les aéroports et utilisé par tout le monde — sans que personne ne se pose la question de pour qui il a été conçu au départ. C'est peut-être ça, la définition la plus simple d'un design vraiment inclusif : quand l'objet a tellement bien répondu à un besoin spécifique qu'il finit par appartenir à tout le monde.
Merci à Clémence pour sa générosité, ses nombreuses références, et sa façon de relier les transports d'Abu Dhabi aux chambres du CHU d'Angers. C'est le genre de trajectoire qui rappelle que la curiosité, elle, n'a pas de silos.
J'espère que vous avez apprécié cette étape dans notre quête. Vous trouverez toutes les ressources en description et sur mon site atypha.com. Et si cet épisode vous a appris quelque chose, n'hésitez pas à le partager. Merci d'avoir écouté Inclusive Design Quest. On se retrouve prochainement pour une nouvelle aventure !
Un immense merci à Clémence Montagne pour cet échange passionnant. Merci aussi à Closer qui a accueilli l'enregistrement du podcast, et à l'équipe de Design MakeSense qui a permis à cet épisode de voir le jour pendant la première édition de leur festival des Printemps du Design.
RÉFÉRENCES
Chercheur·euses & théoricien·nes
Richard Florida Géographe américain. Auteur du livre La Creative Class — sur la mobilité des designers et créatifs capables de travailler dans n'importe quel contexte culturel.
Martha Nussbaum & Amartya Sen Économistes du développement. Approche centrée sur les capabilities — les capacités des personnes à saisir les opportunités offertes par les politiques publiques pour sortir de la pauvreté. Citées en lien avec l'approche systémique du Care Design.
Lancaster University — labo Imagination Groupe de chercheurs pluridisciplinaires (design industriel, graphique, d'espace). Auteurs de la Lancaster Care Charter (2019) — définition du Care Design comme "une pratique pour aujourd'hui", centrée sur le projet, la complexité et les relations, avec attention aux conséquences attendues et inattendues.
Liz Sanders Psychologue sociale, professeure à l'Ohio State University (Columbus, États-Unis). A théorisé les outils du co-design et les a fait évoluer d'une approche business-oriented (Stanford) vers une approche plus inclusive.
Nicolas Nova Designer-chercheur. A théorisé l'approche d'enquête ethnographique appliquée au design social et au design du care.
Pablo Servigne & Diego Landivar Penseurs de l'anthropocène. Thèse citée : le changement vient des marges, il faut écouter les marges pour transformer le cœur.
Victor Papanek Designer américain, années 1970. Cité pour sa posture de rejet du monde industriel et marchand — posture jugée impossible à tenir en totalité pour un designer aujourd'hui.
Designer·euses & praticien·nes
Marine Royer Designer, diplômée de l'École Boulle. Thèse soutenue à l'EHESS sur l'objet et les parcours patient en cancérologie. Définition citée : "le design social est tout ce qui est vecteur de transformation sociale, culturelle et environnementale." Recommandée par Clémence comme référence en design social.
Marie Coirié Présentée comme "la designer du care la plus connue en France". Citée pour ses conférences sur l'instrumentalisation du design, et pour un futur projet avec Sciences Po Lyon autour de l'hybridation ingénieurs/designers. Co-responsable du Lab Arts et Hospitalités au CHU Neurosciences et psychiatrie à Paris (depuis 2017), avec Carine Delanoë — travaux sur l'internement en chambre de contention et d'isolement en hôpitaux psychiatriques.
Carine Delanoë-Vieux Designer, co-responsable du Lab Arts et Hospitalités (CHU Paris). Auteure d'une thèse sur le design de l'hospitalité — décrite comme "fondamentale pour comprendre comment ancrer une pratique et transformer des manières d'accueillir la différence." Recommandée par Clémence.
Pauline Oger Alumni du Care Design Lab (promotion 2020). Thèse CIFRE soutenue en décembre 2025 sur "le co-design des transitions inclusives", réalisée avec l'association Signes de sens (Lille). Travaux sur le méta-design et les conditions de participation des personnes en situation de handicap lourd dans les équipements culturels et de mobilité.
Simon Houriez Fondateur de l'association Signes de sens (Lille), spécialisée dans le design inclusif depuis une vingtaine d'années. Directeur de thèse de Pauline Oger.
Julien Defer Designer à La 27e Région (laboratoire de transformation publique par le design). Cité pour une réflexion critique sur le co-design : "Tu fais du co-design, mais où est la part de conception par les autres ?"
Jeanne Dautrey Philosophe à l'École nationale supérieure d'art et de design de Nancy (ENSAD). Citée pour sa lecture philosophique du design et son travail sur l'instrumentalisation possible des pratiques de design.
Pascal Lemasson Chercheur à l'École des Mines de Paris. Cité pour son initiative "Bord des transitions" — programme faisant travailler ensemble ingénieurs et designers.
Clément Rémy & Tom Hébrard Designers cités pour leurs expérimentations dans une démarche alternative au modèle marchand — projet au Tire-lait de la Martinière à Roanne.




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